C’est l’histoire d’une vache qui a été dévorée par un tigre, avec son plein consentement. Ou peut-être l’histoire de la grenouille qui voulait être aussi grosse qu’un bœuf et qui est devenue moche comme un crapaud. C’est l’histoire d’un symbole national et sioniste qui a suivi les injonctions des nouvelles normes économiques, incarné, et précédé ce qui se passe aujourd’hui de façon plus large sous nos yeux, la vente de la marque « Israël » au plus offrant, en toute indifférence et avec le plus grand cynisme.

C’est l’histoire de Tnuva et de sa rencontre avec le fond Apax.

“Tnuva”, en hébreu biblique, c’est la production, le fruit de la terre.

Sur les pots de fromage et les cartons de lait, le logo stylisé d’une ferme, avec son toit rouge et un arbre. Tnuva, c’est toute la romance du retour à la terre, du paysan, ce nouvel homme juif rêvé par les sionistes depuis les usines et ateliers des villes grises d’Europe de l’Est. Tnuva, c’est un symbole massif et dominant. Alors comment ce fleuron de l’agriculture bleu-blanc est-il devenu une vague filiale d’une entreprise appartenant au gouvernement chinois et dont le siège est situé à Shanghai ?

L’histoire de Tnuva, c’est un peu l’histoire de Blanche-Neige. Si elle n’avait pas mordu dans la pomme empoisonnée offerte par la vilaine sorcière, elle ne se serait pas retrouvée endormie entre les mains des méchants. Et là, la sorcière, c’est le fonds Apax.

Les laitages des pionniers

Retournons au début. Tnuva est créée en 1926 lorsque treize kibboutz et moshav du yishouv juif décident de mettre en commun leur activité de production et de distribution de produits agricoles sous forme de coopérative, affiliée à la Histadrut. Très rapidement la coopérative s’étend, recrute des membres, se diversifie vers d’autres produits agricoles. Dès la création de l’Etat d’Israël, tout est fait pour favoriser la production locale et soutenir le secteur agricole, partie intégrante du Mapai au pouvoir, via un système de planification de la production et de fixation des prix totalement soviétiques qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Tnuva se lance dans la production d’œufs, de poulet, de fruits et légumes, ouvre des supermarchés, achète des usines. En 1995, un retentissant scandale éclate quand le quotidien Maariv révèle que pour optimiser son processus d’embouteillage, Tnuva ajoute dans son lait un produit cancérigène, interdit en Israël comme dans le monde entier. Suite à ce scandale, la société traverse des changements d’organisation, s’organise en holding. Car Tnuva n’est pas très bien gérée, ses actionnaires, plus de 600 kibboutz et moshav, ne sont pas des pros de la gestion, et puis de toute façon quand on a le monopole de la production de lait au niveau d’un pays et que l’Etat garantit les prix, pas la peine de s’embêter avec ça.

Une révolution libérale

En parallèle, Tnuva est aussi un symbole d’un autre ordre. Deuxième flash-back :  1985, l’Etat d’Israël est au bord de la faillite. Népotisme, gestion calamiteuse, amateurisme, confusion entre recettes de l’Etat et argent de poche, la situation atteint un niveau tel que même le généreux Oncle Sam refuse de mettre la main à la poche sans voir en face un plan budgétaire réaliste. En une nuit, le plan est voté, et Israël, toujours accoutumée aux extrêmes, se retrouve sur la pente opposée, qui la mènera cahin caha et via bien d’autres problèmes économiques vers l’année 2003, autre tournant. Binyamin Netanyahu devient ministre des Finances, et apporte avec lui une doxa ultra-libérale tout droit importée, encore et toujours, des Etats-Unis. Cette fois-ci l’Etat c’est l’ennemi, le mammouth, qu’il faut dégraisser, à coût de coupes claires dans les dépenses. Netanyahu adopte certaines mesures salutaires qui relancent l’économie, n’hésite pas à s’affronter à la toute-puissante Histadrut, privatise les fonds de retraite d’Etat, libéralise une partie de l’économie du pays, et ce faisant fait des dégâts à long terme dans les systèmes de protection sociale, de l’éducation et de la santé, dont on voit aujourd’hui les résultats. Bref c’est tout le pays qui veut devenir performant, capitaliste, gagner de l’argent, spéculer. Les kibboutz, qui ont également traversé une très grave crise économique dans les années 1990 et 2000, ne font pas exception. En 2006, l’assemblée générale de Tnuva vote sa transformation en société anonyme et se met en quête d’argent frais et d’actionnaires qui viendront injecter des capitaux et aider la société à redevenir bénéficiaire et à rentrer dans le 21ème siècle.

La sorcière Apax

Et c’est là qu’entre en scène notre sorcière, le fonds Apax. Je tire un troisième fil : Apax est un fonds de private equity, c’est à dire de capital-investissement, une entreprise qui récolte des fonds d’investisseurs, et les investit sous forme de prise de participation dans le capital de petites et moyennes entreprises privées, c’est à dire non cotées en bourse, et en manque de financement, avec, pour les investisseurs, le but de réaliser une plus-value à la revente et de verser un maximum de dividendes entre-temps. Il existe toutes sortes de private equity et ils sont connus pour leur capacité à “siphonner” une entreprise en en tirant le maximum, souvent en y réalisant des réformes structurelles nécessaires, à y maximiser le CA et les marges, mais très souvent au détriment d’une stratégie à long terme puisque leur but est de revendre. Apax est l’un des pionniers de cette activité un peu particulière, qui consiste en gros à se balader un peu partout dans le monde pour repérer des boîtes qui ont un fort potentiel mais qui sont mal gérées ou n’en sont pas conscientes, à leur proposer de l’argent frais, tout de suite et beaucoup, puis à prendre les rênes. Et Apax est un des géants du secteur, fondé en 1972 à Londres par Sir Ronald Cohen, qui a choisi d’ouvrir une filiale à Tel Aviv, nouveau paradis du capitalisme, dès les années 90. Juste pour donner une petite idée, en 2023 Apax gérait 77 milliards de dollars de fonds privés. Chez Apax, tous les salariés sont des “partners” chargés de suivre de près leur investissement, et évidemment intéressés à la marge qu’ils généreront pour son compte.  A la tête de l’officine bleu-blanc, une véritable tueuse, Zehavit Cohen (par ailleurs belle-sœur de Yossi Cohen l’ancien chef du Mossad), connue pour ses méthodes expéditives et autoritaires, qui a toute la confiance des patrons du siège. Soulignons qu’Apax a la réputation dans ce milieu de vouloir récupérer ses sous et sortir des sociétés dans lesquelles il prend une participation, le plus vite possible.

En Israël, le fonds a d’abord tenté, sans véritable succès, d’investir dans la high tech, puis il a fait partie en 2005 des investisseurs qui ont racheté avec Haim Saban et Mory Arkin la société Bezeq et l’ont revendue à Shaul Alovitch quatre ans plus tard avec 300% de bénéfice, Apax empochant ainsi 2 milliards de shekels, un de ses meilleurs deals mondiaux à l’époque. La dette colossale qu’a contracté Alovich pour cet achat et toutes les acrobaties financières qu’il a été amené à réaliser pour essayer de la réduire ont atterri dans le célèbre dossier 4000. Autre aspect qui deviendra une marque de fabrique d’Apax, le siphonnage de tous les profits de l’entreprise, gonflés via des augmentations de prix et un cost-killing sans pitié, sous forme de dividendes colossaux versés aux actionnaires, et d’abandon total du développement et de l’amélioration des infrastructures. Bezeq, opérateur historique et monopolistique n’investit quasiment pas dans le futur, et pour cause, il n’y a pas d’argent, il se trouve ailleurs, sur les comptes des actionnaires. Aujourd’hui Israël a dix ans de retard sur le reste des pays développés en matière d’accès à l’Internet et de câblage optique… pas la peine de chercher loin.

C’est alors que Zehavit Cohen repère Tnuva et flaire une opportunité en or d’appliquer à nouveau sa méthode de prédilection : acheter à bas prix une société publique pas super-bien gérée, qui n’a pas conscience de sa valeur, en tirer le maximum en termes de dividendes et la revendre avec un profit record le plus vite possible. Les discussions s’engagent, et les propriétaires de Tnuva, kibboutz et moshav, ne font vraiment pas le poids face à cette redoutable négociatrice. Fin 2007, c’est fait, Apax, avec un autre investisseur, Meir Shamir, achète Tnuva pour 3.8 milliards de shekels. A l’époque,  cette somme semble fabuleuse, mais il s’avèrera par la suite que les kibboutz ont grossièrement sous-évalué la société, se basant essentiellement sur sa valeur en termes de chiffre d’affaire et négligeant ses énormes actifs immobiliers. Les kibboutz conservent 23% des actions, mais Apax est actionnaire majoritaire et dirigeant de facto, avec 56% des parts. Un certain nombre de voix s’élèvent alors pour dénoncer ce bradage, ainsi que le bonus de plus de 5 millions de shekels reçu par le PDG sortant de Tnuva, Arik Reichman, pour la transaction, mais sans plus.

Ah oui j’oubliais, évidemment Apax est domicilé dans un paradis fiscal, dans les Iles Guernesey, et n’a jamais payé un shekel d’impôt au fisc israélien, la société s’est contentée de ponctionner les citoyens-consommateurs via ses prix et n’a jamais investi dans la société…..

Yaëlle Ifrah est ancienne conseillère parlementaire à la Knesset, experte sur les sujets économiques et en particulier tout ce qui concerne la consommation en Israël.
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